Le destin Veillait

Publié le par M'amzelle Jeanne

 

 

 

 

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LE DESTIN VEILLAIT

 

 

Sibylle, le regard perdu, devant la fenêtre de son appartement, regarde la nuit tomber sur l’avenue Montaigne. Les couples enlacés passent devant les boutiques, ne s’attardent pas. Le va et vient incessant de cette rue mythique, lui donne l’impression d’être au bord d un gouffre, dans lequel elle tombe de plus en plus profondément, et dont elle ne voit pas la fin . Pianiste, elle doit, comme chaque soir se rendre à la salle Pleyel, donner un récital. Cet appartement, c’est Xavier ami de toujours, devenu son compagnon, qui lui a offert, mais elle ne trouve aucun plaisir à recevoir fleurs, cadeaux, compliments dont Xavier l’entoure, la comble depuis tant d’années. C’est une cage pour elle, dorée bien sûr, mais une sorte de tombeau ou elle n’éprouve aucun plaisir. Les groupies qui forment son entourage lors des récitals, la fatiguent, elle est lasse de compliments.

Vingt cinq ans, elle a de sa mère, Juanita Caruso, les cheveux d’ébène. De son père Hans Spielberg, elle a hérité les yeux bleus, d’un bleu acier, déroutant et froid, ce regard ne s’attarde jamais sur les choses, les gens qu’elle rencontre. Elle a aussi le port altier de cet ancien officier allemand réfugié en Amérique du sud après 1945, voulant éviter les châtiments réservés aux anciens officiers du Reich. Elle est née à Montevideo. Les souvenirs d’hivers passés en Autriche dans le pays de certains parents de son père, lui font détester le froid, la neige, tous les cortèges de l’hiver que certains aiment tant.

Et voici que cette triste saison approche.. son désarroi grandit toujours à cette époque.

Son cœur est sombre, elle regarde avec passion la photo de Frantz son jeune frère, trop tôt disparu…que de regrets. L’instant de la mort de ce si beau jeune homme est toujours présent à son esprit, c’est elle, elle seule qui aurait pu éviter ce drame, pourquoi avait-elle répondu à ce rendez vous, alors qu’il avait tant besoin d’elle ?

La montre Lipp, qu’il portait au moment du drame est maintenant toujours à son poignet. Verre cassé, trotteuse bloquée, bracelet trop grand, c’est pour elle un objet précieux, sorte de présence, dont elle a besoin pour vivre, elle a l’impression qu’ainsi il peut revivre en elle, avec elle, son Frantz l’accompagne partout.

Un appel téléphonique de Sicile… c’est Régine, qui l’invite pour quelque temps à venir prendre le soleil, se réchauffer aussi le cœur. Régine, mariée à un sicilien s’ennuie.. elles seraient heureuses de se retrouver, de se souvenir.. alors pourquoi pas… elle prendra donc le train jusqu’à Naples.. puis le ferry.

A huit cent kilomètres de Paris… aux Houches, en Savoie, François Lebreton s’interroge sur sa vie, il a 40 ans. Electronicien, sans emploi actuellement, il n’est guère satisfait de son parcours. Il a bourlingué à travers le monde, après un échec en tant que guide de haute montagne. Ce fut une souffrance de devoir quitter " Sa " montagne, il l’aime d’un amour viscéral, elle est en lui. Ses grands parents étaient là eux aussi, bien longtemps avant ses parents, jamais il n’aurait voulu quitter le chalet construit avec tant d’ardeur, de sacrifices.. c’est une partie de lui qui est là. Et pourtant il est loin d’y être heureux… Comment trouver le bonheur, la sérénité ? Il revoit les difficultés de cette autre partie de sa vie, vécue avec toute une équipe de baroudeurs sur le voilier école, faisant le tour des océans. Ce ne fut d’aucun plaisir, lors d’une tempête, ce voyage lui fut presque fatal.

Et ce bleu ! du ciel, de la mer, ce bleu qui n’en finissait pas.. il ne pouvait plus supporter. Comme il fut heureux de retrouver le plancher des vaches.. Depuis les bleus, toutes sortes de bleus lui sont insupportables.

Une autre situation se présenta à lui. Beau, intelligent, des amis lui firent connaître un nouveau réseau. … Mais, il fallait vivre à Paris, travailler de nuit.. Très bien rémunéré, il faisait partie des " Golden Boys ", était reçu dans les meilleurs endroits branchés de la capitale.. La vie nocturne lui semblait fade, trop de filles à son bras, une seule lui aurait donné le goût de vivre : Anne. Mariée depuis peu, elle ne semblait pas être heureuse, le regardait avec tant de douceur, que cela lui devenait insupportable, il aurait voulu la prendre dans ses bras, la serrer, l’emmener… chez lui dans le chalet de ses parents. Il ne pouvait pas. Alors, désabusé, dans l’impossibilité de se fixer, d’être stable il décida de tout quitter. La solitude dans cette foule lui devenait insupportable . Le retour au chalet serait son salut, son havre de paix.

Un appel de son ami Paul connu sur le voilier, est resté sur le répondeur. Paul est vulcanologue. Paul l’invite à gravir les pentes de l’Etna en Sicile.

Après un moment de réflexions, il est certain que ce voyage, cette rencontre avec Paul lui feront le plus grand bien, lui feront découvrir une autre vie, prendre un nouveau départ peut-être ?

Le sac de marin ressorti, est vite rempli. Il a besoin de peu de choses. François voyage toujours léger ! !

Train-couchette, il voyagera de nuit. Au matin il sera à Naples pour l’embarquement et rejoindra Paul à Messine.

Naples, les portes de la gare maritime viennent de se refermer. Le dernier bateau pour la Sicile a quitter le port. La foule grouillante se presse encore aux grilles en agitant foulards et mouchoirs.

François Lebreton est là, sac aux pieds, le regard perdu pestant après le chauffeur de taxi trop lent, les rues trop encombrées qui lui ont fait manquer son embarquement.

Un bruit de valise à roulettes cahotant sur les vieux pavés le fait se retourner..

·         Ne serais-je donc pas le seul à avoir raté ce damné ferry !

Une grande fille, perchée sur des talons aiguilles arrive essoufflée en traînant plus que ne tirant une valise ayant perdu une roulette.

·         Maudits italiens, les horaires ne sont jamais réguliers et la correspondance et toujours ratée ! s’exclame-t-elle

·         A ça, je suis bien d’accord !

·         Vous parlez français ?

·         Mais je le suis !

·         Au moins quelque chose d’agréable dans ce désastre… je viens de me faire voler mon sac et je suis pétrifiée à l’idée d’être ici, seule, sans argent, sans relations, alors que des amis m’attendent à Palerme. Je n’ai plus rien.. ou est le commissariat… il me faut aller voir la police…..et cette maudite valise qui ne roule plus ! ! je ne me suis jamais trouvée dans pareille situation.

Le désarroi, la peur, l’angoisse, se lisaient sur le beau visage de la jeune femme que François regardait avec intérêt.

- Reprenons par ordre… je vais vous aider, nous sommes déjà deux à parler le même langage, je parle aussi Italien, ma grand-mère me l’a appris, elle venait du nord de l’Italie. Je me présente François Lebreton

·         Moi, c’est Sibylle.

·         Vous avez un petit accent qui me rappel un ami vivant en Amérique du Sud.

·         Gagné ! Je suis née à Montevideo.

·         Enfin un sourire ! Donnez moi cette valise idiote qui ne roule plus.

·         Cette terrasse au coin de la rue va nous servir d’asile en attendant.

·         Que prenez –vous ?

·         Cappucino ! pour être couleur locale.

Tout se déroulait calmement après la tempête dans les cœurs et les esprit. Un ange était enfin passé. Les nerfs se détendaient, la pression retombait. .qu’il faisait bon respirer l’air du large… en regardant au loin le ferry disparaître.

La déclaration de perte ne fut pas simple. Grâce à Dieu, François se faisait comprendre par des carabiniers nonchalants qui en avait vu bien d’autres, et riaient sous cape de voir ses deux étrangers en difficultés.

Ils devaient revenir le lendemain, c’était impossible que la déclaration soit faite le jour même…mais non… mais non ! !

Cahin-caha ils prirent la direction du Ristorante della Plazza.

Effondrée, Sibylle recommençait à paniquer.

- Comment vais-je faire, plus d’argent, nous sommes samedi les banques sont fermées…mon téléphone est parti, je n’ai plus les coordonnées pour appeler au secours !

- Comment faire pour me loger cette nuit, les repas… mon billet étant volé je ne peux continuer ce voyage, cette route qui devait être agréable m’apparaît comme une voie sans issue.

Son corps fut rempli de frissons, puis les larmes coulèrent doucement sur ses joues, comme une petite fille, seule, elle se sentait abandonnée. Elle ne pouvait arrêter ce flux contenu depuis si longtemps… ce qu’elle vivait ce soir, loin de tous les paramètres habituels la rendait si fragile, elle aurait voulu hurler, crier ce désarroi qui chargé de tous les désespoirs de sa vie la rendait vulnérable, sans forces.

·         Je n’aurais jamais pensé venir à Naples dans de telles conditions, une ville ou l’on vient admirer sa baie au bras d’ un amoureux, et là je suis seule, sans rien, plus pauvre que les pauvres !

Les sanglots redoublaient, elle n’avait plus de kleenex. .François lui tendit d’une main généreuse son gros mouchoir à carreaux, bien plié et repassé comme autrefois. Puis lui passa son bras fort et musclé autour du cou. Elle reçu ce geste comme un merveilleux cadeau, et à travers ce rideau de larmes dans les yeux elle regarda mieux ce visage inconnu, qui lui apportait réconfort et douceur. Elle regarda ses mains rugueuses, noueuses reflétant les mains d’un homme habitué au dur travail, elle remarqua quelques fils blancs sur ses tempes, et se sentit humble et fragile à côté de cette force.

François, habituellement si loquace, ne trouvait plus les mots qui aurait pu la réconforter, il devenait muet en caressant ses belles mains, longues, blanches aux ongles soignés.

Il n’y avait plus de paroles… les sanglots s’apaisaient, les bras musclés entouraient maintenant le corps si fragile de Sibylle qui s’abandonnait.

·         Vous ne me connaissez pas dit-elle, et vous me donnez l’impression que vous me comprenez, vous êtes à mon écoute. C’est étrange le bien-être que je ressens là, maintenant, malgré pleurs et désarrois.

·         Ne dis rien, laisse passer cette angoisse qui est là encore.

·         Ou alliez vous ?

·         Tout cela n’a aucune importance, je suis venu pour toi.

·         C’est étrange, je ressens moi aussi, que je suis venue ici pour vous, que je venais pour une rencontre très spéciale.

·         Que fais-tu dans la vie ?

·         Je suis pianiste, et vous ?

·         Aucune importance te dis-je, je suis là, je veux t’aider.
As-tu faim ?

Une ébauche de sourire se fit voir sur les lèvres de Sibylle. Au même instant, un groupe de napolitains grattant sur leurs mandolines les entoura d’une musique tendre.

Il lui tendit la main pour l’inviter à danser…..

22 novembre 2OO3

Jeanne.

Publié dans PETITES NOUVELLES

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fanfan 05/08/2013 21:57

Le destin suit souvent des chemins détournés pour réunir des êtres qui n'avaient aucune chance de se rencontrer un jour! Une belle histoire

M'amzelle Jeanne 06/08/2013 07:59



C'est vrai..  quel bonheur et quelle chance de pouvoir se rencontrer!
Merci pour ta visite tardive.. je devais dormir.. je ne t'ai pas entendue..hihi



Carole 05/08/2013 19:58

Une belle rencontre, une douce mélodie d'amour.

M'amzelle Jeanne 06/08/2013 08:00



Merci d'être passée et de partager!



leblogdhenri 05/08/2013 14:34

Bonjour Jeanne,

Une agréable nouvelle qui pourrai devenir le début d'un bien joli roman. Celui ci est un excellent moment de lecture et mérite vraiment une suite. Bises bien amicales.

Henri.

M'amzelle Jeanne 06/08/2013 08:04



Bonjour Henri.
Je suis enchantée de ton compliment et je te remercie!
Pour faire plus grand, c'est plus difficile.. il faut du temps et des idées Et puis cela laisse au lecteur la possibilité d'y mettre une fin à sa façon !!
Je te souhaite une belle journée.
Amitiés



rouergat 05/08/2013 08:44

Bonjour Jeanne
Belle nouvelle qui demande a être développer pour faire un roman
Merci de ce bon moment de lecture

M'amzelle Jeanne 06/08/2013 08:05



Enchantée de te lire.. merci pour ton passage!
Et à bientôt sur ta page... que j'aime beaucoup.
Amitiés.



flipperine 04/08/2013 17:05

une belle rencontre pour tous les deux

M'amzelle Jeanne 04/08/2013 20:22



C'est une belle histoire n'est-ce pas.. comme dans les romans !!
Que j'aurais aimé vivre !!!