L'ETRANGéRE

Publié le par M'amzelle Jeanne

 

L'Etrangère.

 

Le jour où je fis sa connaissance, je m'en souviens très bien. Il avait neigé le matin, le feu de la cheminée ne voulait pas s'allumer, une grippe me tenait très fort dans ses griffes. Frissons, fièvre, j'étais très mal physiquement et moralement. Il me semblait avoir dix ans de plus. Le téléphone sonna, une voix gutturale et étrangère me sortit de ma torpeur. On me demandait si le logement à côté de chez moi était libre.

Des locataires français peu scrupuleux, étaient partis du matin, sans même avoir donné un coup de torchon. En quelques semaines, ils avaient rendu le logement inhabitable. De plus, ils avaient déménagé sans s'être acquittés ni des charges, ni du loyer. Ces indélicatesses m'avaient laissés quelques regrets fort amers. Je ne voyais pas comment remettre en état rapidement ce qui avait été détérioré. Il faut préciser que je suis une personne âgée dépendante d'autrui en ce qui concerne les travaux d'intérieur.

Malgré ma réticence à montrer un logement dans un tel état de délabrement, rendez vous fut pris dès le second appel avec la personne qui m'avait appelée, et qui devait retrouver un toit sans attendre.

Une très jolie jeune femme, de noir vêtue, vient à l'heure indiquée. Son français n'est pas très précis. De suite nous échangeons en anglais. De suite nous comprenons que nous avons de nombreux points communs.

Sholeh est Iranienne, elle est peintre. Elle vient d'être mise à la porte de chez son employeur. Elle avait quitté l'Allemagne, pour suivre dans son Centre Culturel un maître, qui lui offrait des cours et un hébergement, contre quelques travaux d'encadrements et certaines tâches ménagères. Au fil du temps ses travaux étaient devenus plus importants que les heures de cours qui devaient être donnés.

Elle avait un vif désir de quitter au plus vite ce monde, de se mettre à l'abri, elle et ses quelques biens, dans un endroit plus modeste mais sans contraintes .

Très courageuse, elle ne s'est pas laissée rebuter par la décrépitude et la saleté dans laquelle se trouvait le petit logement. Nous nous sommes mises d'accord, je réglerais les frais des fournitures, et lui laissais plusieurs mois de location gratuites, et elle se chargerait de la remise en état des lieux..

Cet arrangement nous soulageait toutes les deux, et sa présence fut un vrai bonheur. Nous vivions seules l'une et l'autre, et pouvions partager des instants d'échanges précieux. Nous prenions souvent le repas du soir ensemble. Elle aimait ma cuisine et ne manquait jamais d'apporter soit une bouteille de cidre, soit une douceur: quelques fruits ou un petit gâteau de chez le pâtissier voisin. Je lui apprenais un français plus courant, quelques règles de grammaire. Nous avions des conversations sans fin qui se poursuivaient jusque tard dans la nuit, devant la cheminée. Nous échangions nos idées philosophiques. Elle me parlait de la vie de ses parents, de son père qui travaillait sur les chantiers de pétrole du sud de l'Iran. De ce pays superbe qu'elle avait du quitter très vite sous peine d'être lapidée. Elle avait fait des études de biologie, ce que les fondamentalistes n'appréciaient guère. Elle me parlait de la religion pratiquée dans sa jeunesse, de Zarathoustra (réformateur de l'ancienne religion iranienne, me dit le dictionnaire), de la Perse. J'étais fascinée.

            J'avais un grand plaisir à lui faire découvrir ma région. Ma petite voiture nous emmenait visiter les musées alentours, nous allions aussi dans quelques magasins de mode, chercher le bon achat au moment des soldes. Elle aimait rencontrer mes amis. Admirait les vestiges datant de six siècles avant Jésus Christ qui existaient encore dans certains villages.  Par l'intermédiaire de certains de mes amis, artistes peintres, Sholeh a pu faire des expositions reconnues et admirées. Mais vivre de son art dans notre région éloignée de tout centre culturel, était utopique.

            Le désir de voir autre chose, de créer un réseau de connaissances différent, ayant pour optique d'améliorer la diffusion de son travail, poussa Sholeh à repartir vers d'autres horizons. Quel dommage! nous étions très heureuses dans cet équilibre que nous avions su créer. Sholeh, en quelques mois était devenue une amie sans réserves. Nous étions bien tristes, l'une et l'autre de ce départ, le déménagement eut lieu. Elle partait vers d'autres connaissances, vers un avenir plus prometteur. Pour moi, je retournais à la monotonie, sans l'entrain de sa jeunesse, sans ces petites différences qui mettaient tellement de piment dans le quotidien. Une amie me quittait, que je considérais comme ma propre fille.

Sholeh était fidèle, nous avons continué de communiquer. Elle est revenue plusieurs fois, passer quelques vacances chez moi. Depuis plusieurs années, je suis sans nouvelles d'elle, et cela m'attriste. C'était un tel bonheur de se retrouver. Cette étrangère n'était pas une étrangère. Il n'y avait aucune barrière entre nous, nos différences étaient un enrichissement. Rien ne nous séparait, ni notre âge, ni l'endroit de notre naissance, ni nos coutumes, ni les religions qui avaient bercés nos jours.

En échangeant nos façons d'être, nos frontières s'étaient élargies, le monde était devenu un seul pays.

           

                                                                                  De Jeanne

Publié dans PETITES NOUVELLES

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Nadezda 24/05/2013 09:01

Merci. Me voilà bien honteuse , j'ai une visite a faire. Pourvu qu'il ne soit pas trop tard :(

M'amzelle Jeanne 24/05/2013 11:28



???
Il n'est jamais trop tard lorsque l'on vient en ami..
Merci de ton passage belle dame au nom qui sonne le bonheur dans un pays étranger !



Carole 20/05/2013 23:25

Quelle belle histoire ! Je suis triste pour toi que tu n'aies pas de nouvelles de cette belle Sholeh, mais je suis sûre aussi qu'elle ne t'a pas oubliée. Peut-être a-t-elle dû rentrer en Iran. Je
connais moi aussi des Iraniens, leur vie est bien difficile.

M'amzelle Jeanne 21/05/2013 08:49



La vie est ainsi... elle passe. Ni l'une ni l'autre nous ne nous sommes oubliées, je le pense. Mais, il y a des impératifs..nous ne pouvons nous accrocher sans cesse,  le souvenir est là...
prêt à reprendre,  là où nous nous sommes quittées !
C'est effectivement terrible l'enfermement dans lequel les pauvres sont obligés d'être, ceux qui ont l'argent ont plus de liberté..
Heureuse de te lire ce matin.. merci pour ton passage.



Durgalola 20/05/2013 20:47

j'aime beaucoup ton texte et je ne doute pas qu'il y a du réel mélangé à l'imaginaire.
Près de chez moi, un couple a recueilli pour une nuit des réfugiés arméniens - ils sont restés plus d'une année chez eux et maintenant après avoir obtenu le droit de rester en France, ils habitent
toujours dans le quartier. Connaître des gens ayant une autre vie nous apprend qu'ici tout n'est pas parfait,mais quand même protection des faibles et qu'au dela de nos frontières, des gens de
coeur existent. Merci pour ton texte - bises

M'amzelle Jeanne 21/05/2013 08:59



Je suis très heureuse de lire ton commentaire, si juste, ce matin . Il n'y a rien d'imaginaire, dans ce récit. C'est un passage de ma vie... dans laquelle  j'ai eu l'occasion heureuse ou
malheureuse de connaître de nombreux étrangers.. Cela m'a toujours laissé la conviction qu'il y a des gens de coeur dans chaque endroit de ce globe.. la terre n'est qu'un seul pays.. Le
respect,  l'entraide et l'amour devraient être les leitmotiv de la vie !
Je re remercie et t'embrasse de tout coeur.



Lenaïg 17/05/2013 10:09

Bonjour chère Jeanne, je voulais venir te voir hier soir mais le sommeil m'a terrassée. Fiction ou réalité, mais je suis convaincue qu'il y a beaucoup de vrai, c'est malgré la tristesse de fond une
superbe nouvelle avec une très belle conclusion et les beaux souvenirs doivent primer avant tout. Sholeh ne se manifeste donc plus ? Ne peut-on la retrouver sur le net, si elle expose ? Est-elle
encore en vie ? Questions que tu me fais me poser aussi.
Et je me dis que si j'ai perdu la trace d'amis de ma vie, j'en suis responsable souvent sûrement, pas toujours bien sûr, alors je pense à eux en leur souhaitant le meilleur ...
Un grand bravo pour tes qualités littéraires, en prose et maintenant en poésie et gros bisous.

M'amzelle Jeanne 17/05/2013 11:20



J'aime ton commentaire chère Hélène.. et bien je l'avoue,  je suis responsable! Il y a des amitiés trop lourdes à porter..  Pour la pauvre carcasse que je suis devenue, c'est très
difficile à submerger parfois.. alors tirer de l'eau une autre personne qui se noie.. c'est impossible !
Je regarde vers l'avenir...(?) hihi ...en n'oubliant rien du passé.
Je te souhaite une belle journée.. pluvieuse certainement !
Bisous doux et a une autre fois !



marieflo 17/05/2013 08:23

une belle amitié, qui me rappelle des souvenirs... une histoire exemplaire aussi!

M'amzelle Jeanne 17/05/2013 11:23



Oui chère Marie Flo! c'était agréable!
Période gaie et heureuse.. les temps changent..
Mais je voudrais bien que le mois de Mai change aussi et  redevienne ce qu'il était avant !!
bises