"JEHAN-RICTUS" Gabriel Randon 1867/1933

Publié le par M'amzelle Jeanne

père Noel
C'est une suite à ma lettre au père Noël...

Mon amie Marie Florence Ehret, écrivain, est venue lire ma prose, et m'a mis en commentaire : avoue tu es le pseudo de Jehan-Rictus !
Je ne connaissais pas ce monsieur.. je suis donc allez voir Wikipedia pour apprendre qui était ce poète.. et voici ce que j'ai pu lire!

 Gabriel Randon né à Boulogne sur Mer le 23 Sept 1867 mort le 6 Novembre 1933, est un poète Français.

Mis en nourrice ses trois premières années dans le Pas de Calais, ses parents l'emmènent à Londres lors de la guerre 1870.  Sa mère est  comédienne, il est en conflit permanent avec elle et se sépare d'elle vers 16 ou 17 ans.
A 14 ans il est apprenti dans une maison de commerce, livré à lui-même sa situation se dégrade rapidement. Il fréquente le Montmartre des artistes, des anarchistes. Grâce à l'appui de José Maria de Heredia il entra à l'hotel de Ville de Paris en tant qu'employé de bureau pendant deux ans. Il se lia d'amitié avec Albert Samain. puis devint journaliste.. ilui vint l'idée de composer des poèmes ou un clochard s'exprimerait.
Il récitait ses poèmes dans les cabarets, dans les fêtes  syndicales et politiques, dans les dîners mondains. Il fréquenta le "Lapin Agile" ou il rencontra Guillaume Apollinaire et Max Jacob.
Paru en souscription, son premier recueil  "Les Soliloques du pauvre". Vite épuisé fut réedité par Mercure de France.
Il fut nommé Chevalier de la Légion d'Honneur.
Marie Dubas, a dans les années 30, fait une interprétation de Charlotte qui fut un grand succès.

Et moi.. , dans ces années trente,  j'entendais mon père et mon oncle,  lors de réunions familiales parler cet argot.. des "fortifs", qui devait se parler aussi dans les tranchées de la grande guerre 1914/1918.
Lors des grands repas de la "fête du cochon" quelqu'un citait  toujours la stophe
" et ça sent bon l'boudin grillé"  que chantait Marie Dubois.

Gràce à toi Marie Flo, une page de mon enfance, complètement oubliée, bercée au pâtois et à l'argot.. m'est revenue.. Merci !

LA CHARLOTTE

  prie

Notre-Dame
durant
la nuit du Réveillon

Seigneur Jésus, je pense à vous !
Ça m’ prend comm’ ça, gn’y a pas d’offense !
J’ suis mort’ de foid, j’ me quiens pus d’bout,
ce soir encor… j’ai pas eu d’ chance

Ce soir, pardi ! c’est Réveillon :
On n’ voit passer qu’ des rigoleurs ;
j’ gueul’rais « au feu » ou « au voleur »,
qu’ personne il y f’rait attention.

 


Et vous aussi, Vierge Marie,
Sainte-Vierge, Mère de Dieu,
qui pourriez croir’ que j’ vous oublie,
ayez pitié du haut des cieux.

J’ suis là, Saint’-Vierge, à mon coin d’ rue
où d’pis l’apéro, j’ bats la semelle ;
j’ suis qu’eune ordur’, qu’eun’ fill’ perdue,
c’est la Charlotte qu’on m’appelle.

Sûr qu’avant d’ vous causer preumière,
eun’ femm’ qu’ est pus bas que l’ ruisseau
devrait conobrer ses prières,
mais y m’en r’vient qu’ des p’tits morceaux.

Vierge Marie… pleine de grâce…
j’ suis fauchée à mort, vous savez ;
mes pognets, c’est pus qu’eun’ crevasse
et me v’là ce soir su’ l’ pavé.

 


Si j’entrais m’ chauffer à l’église,
on m’ foutrait dehors, c’est couru ;
ça s’ voit trop que j’ suis fill’ soumise…
(oh ! mand’ pardon, j’ viens d’ dir’ « foutu. »)

T’nez, z’yeutez, c’est la Saint-Poivrot ;
tout flamb’, tout chahut’, tout reluit…
les restaurants et les bistrots
y z’ont la permission d’ la nuit.

Tout chacun n’ pens’ qu’à croustiller.
Y a plein d’ mond’ dans les rôtiss’ries,
les épic’mards, les charcut’ries,
et ça sent bon l’ boudin grillé.

Ça m’ fait gazouiller les boïaux !
Brrr ! à présent Jésus est né.
Dans les temps, quand c’est arrivé,
s’ y g’lait comme y gèle e’c’te nuit,

 

su’ la paill’ de vot’ écurie
v’s z’avez rien dû avoir frio,
Jésus et vous, Vierge Marie.

Bing !… on m’ bouscule avec des litres,
des pains d’ quatr’ livr’s, des assiett’s d’huîtres,
Non, r’gardez-moi tous ces salauds !

(Oh ! esscusez, Vierge Marie,
j’ crois qu’ j’ai cor dit un vilain mot !)

N’est-c’ pas que vous êt’s pas fâchée
qu’eun’ fill’ d’amour plein’ de péchés
vous caus’ ce soir à sa magnère
pour vous esspliquer ses misères ?
Dit’s-moi que vous êt’s pas fâchée !

C’est vrai que j’ai quitté d’ chez nous,
mais c’était qu’ la dèche et les coups,
la doche à crans, l’ dâb toujours saoul,
les frangin’s déjà affranchies....

 


(C’était h’un vrai enfer, Saint’-Vierge ;
soit dit sans ête eune effrontée,
vous-même y seriez pas restée.)

C’est vrai que j’ai plaqué l’ turbin.
Mais l’ouvrièr’ gagn’ pas son pain ;
quoi qu’a fasse, elle est mal payée,
a n’ fait mêm’ pas pour son loyer ;

à la fin, quoi, ça décourage,
on n’a pus de cœur à l’ouvrage,
ni le caractère ouvrier.

J’ dois dire encor, Vierge Marie !
que j’ai aimé sans permission
mon p’tit… « mon béguin… » un voyou,
qu’ est en c’ moment en Algérie,
rapport à ses condamnations.

 


(Mais quand on a trinqué tout gosse,
on a toujours besoin d’ caresses,
on se meurt d’amour tout’ sa vie :
on s’arr’fait pas que voulez-vous !)

Pourtant j’y suis encore fidèle,
malgré les aut’s qui m’ cour’nt après.
Y a l’ grand Jul’s qui veut pas m’ laisser,
faudrait qu’avec lui j’ me marie,
histoir’ comme on dit, d’ l’engraisser.
Ben, jusqu’à présent, y a rien d’ fait ;
j’ai pas voulu, Vierge Marie !

Enfin, je suis déringolée,
souvent on m’a mise à l’hosto,
et j’ m’ai tant battue et soûlée,
que j’en suis plein’ de coups d’ couteau.

 


Bref, je suis pus qu’eun’ salop’rie,
un vrai fumier Vierge Marie !
(Seul’ment, quoi qu’on fasse ou qu’on dise
pour essayer d’ se bien conduire,
y a quèqu’ chos’ qu’ est pus fort que vous.)

Eh ! ben, c’est pas des boniments,
j’ vous l’ jure, c’est vrai, Vierge Marie !
Malgré comm’ ça qu’ j’aye fait la vie,
j’ai pensé à vous ben souvent.

Et ce soir encor ça m’ rappelle
un temps, qui jamais n’arr’viendra,
ousque j’allais à vot’ chapelle
les mois que c’était votre fête.

J’arr’vois vot’ bell’ rob’ bleue, vot’ voile,
(mêm’ qu’il était piqué d’étoiles),
vot’ bell’ couronn’ d’or su’ la tête
et votre trésor su’ les bras.

 


Pour sûr que vous étiez jolie
comme eun’ reine, comme un miroir,
et c’est vrai que j’ vous r’vois ce soir
avec mes z’yeux de gosseline ;
c’est comm’ si que j’y étais… parole.

Seul’ment, c’est pus comme à l’école ;
ces pauv’s callots, ce soir, Madame,
y sont rougis et pleins de larmes.

Aussi, si vous vouliez, Saint’-Vierge,
fair’ ce soir quelque chos’ pour moi,
en vous rapp’lant de ce temps-là,
ousque j’étais pas eune impie ;
vous n’avez qu’à l’ver un p’tit doigt
et n’ pas vous occuper du reste....

J’ vous d’mand’ pas des chos’s… pas honnêtes !
Fait’s seul’ment que j’ trouve et ramasse
un port’-monnaie avec galette
perdu par un d’ ces muf’s qui passent
(à moi putôt qu’au balayeur !)

 


Un port’-lazagn’, Vierge Marie !
gn’y aurait-y d’dans qu’un larantqué,
ça m’aid’rait pour m’aller planquer
ça m’ permettrait d’attendre à d’main
et d’ m’enfoncer dix ronds d’ boudin !

Ou alorss, si vous pouez pas
ou voulez pas, Vierge Marie…
vous allez m’ trouver ben hardie,
mais… fait’s-moi de suit’ sauter l’ pas !

Et pis… emm’nez-moi avec vous,
prenez-moi dans le Paradis
ousqu’y fait chaud, ousqu’y fait doux,
où pus jamais je f’rai la vie,

(sauf mon p’tit, dont j’ suis pas guérie,
vous pensez qu’ je n’arr’grett’rai rien
d’ Saint-Lago, d’ la Tour, des méd’cins,
des barbots et des argousins !)

 


Ah ! emm’nez-moi, dit’s, emm’nez-moi
avant que la nuit soye passée
et que j’ soye encor ramassée ;
Saint’-Vierge, emm’nez-moi, j’ vous en prie ?

Je n’en peux pus de grelotter…
t’nez… allumez mes mains gercées
et mes p’tits souliers découverts ;
j’ n’ai toujours qu’ mon costume d’été
qu’ j’ai fait teindre en noir pour l’hiver.

Voui, emm’nez-moi, dit’s, emm’nez-moi.
Et comme y doit gn’y avoir du ch’min
si des fois vous vous sentiez lasse
Vierge Marie, pleine de grâce,
de porter à bras not’ Seigneur,
(un enfant, c’est lourd à la fin),

 


Vous me l’ repass’rez un moment,
et moi, je l’ port’rai à mon tour,
(sans le laisser tomber par terre),
comm’ je faisais chez mes parents
La p’tit’ moman dans les faubourgs

quand j’ trimballais mes petits frères.

Publié dans POEMES

Commenter cet article

LADY MARIANNE 04/01/2015 16:04

de beaux souvenirs !
dommage ma grand-mère disparue ne m'a pas raconté ses Noel !!
déjà que j'ai peu de famille !!
bonne année !! bisous !!

M'amzelle Jeanne 04/01/2015 21:20



Ce genres de Noël est toujours triste pour les miséreux.. et ce poème reflète bien la solitude !
 les jours de fêtes que l'on passe seule sont doublement triste !
Merci chère Lady d'être passée.. Tous mes voeux s'envolent vers toi! 
Je serai heureuse de te lire encore ici ou là dans le courant de cette année nouvelle!
Bisous à toi aussi ! 



Eliane 04/01/2015 00:33

je ne vois pas mon commentaire...ça me rappelle tant de souvenirs !!mon père l'adorait ...je ne me souvenais plus de l'artiste...marie Dubas !!
bonne et heureuse année
Eliane

M'amzelle Jeanne 04/01/2015 11:29



Bonjour Eliane et Bonne Année !
Heureuse de te lire.. dans ce souvenir ancien !
Ma grande Tante qui était très catho.. n'aimait pas lorsque mon père et mon oncle déclamaient ce  beau poème si déchirant de la misère de Charlotte .. et de tant d'autres !
Au plaisir de te lire encore ! 



Eliane 04/01/2015 00:30

je viens de retrouver le nom : Marie Dubas ...c'est si loin !!!!!

M'amzelle Jeanne 04/01/2015 11:39



.. Marie Dubas !!
Et elle déclamait si bien ce texte.. c'était à pleurer !!
Merci pour ton passage...
Bonne Année 



Cathy 03/01/2015 14:50

Tu peux être sacrément fière de toi, Chère Jeanne ! Quel compliment !
Quant à cette prière, c'est la plus originale que j'aie jamais lue !! Ces abrégés, peu usités généralement, lui donnent davantage de charme finalement... C'est à la fois humoristique et très
touchant.
Grand merci pour cet instant agréable.

Que 2015 te soit douce et porteuse de satisfactions en tous domaines. Qu'elle te préserve des soucis de santé surtout.

Je t'embrasse bien sincèrement,
Cathy.

M'amzelle Jeanne 04/01/2015 11:37



Que de misères déclamées dans cette prière.. et il n'y a pas grand chose de changé lorsque l'on regarde les médias.
Ton commentaire me fait rougir.. j'en suis très émue ... merci !
Merci pour tes voeux chaleureux qui me touchent infiniement.
A mon tour de te souhaiter que le meilleur t'accompagne chaque jour.. serénité, paix et harmonie..  santé.. argent suffisamment pour vivre heureuse ! 
Avec toute mon amitié, je t'embrasse,  



ozy 03/01/2015 10:31

Gaston Couté aussi a écrit dans ce style....
de retour parmi vous, je viens te souhaiter une superbe année 2015, pleines de belles choses des bonheurs petits et grands
et la santé
je t’embrasse Jeanne
joelle

M'amzelle Jeanne 03/01/2015 14:21



Heureuse de te lire en ce début d'année !
Merci de ton passage.. de ton gentil com.
Que cette nouvelle année soit douce et sereine,
que chaque jour soit bénédiction !
Je t'embrasse fort.