BLUEBERRY

Publié le par M'amzelle Jeanne

La file d'attente était déjà longue.

 La foule se presse, un crachin de novembre fait espérer l'ouverture rapide, une salle chauffée. Léa, resserrée dans son trench coat, une longue écharpe autour du cou, cheveux épars sur les épaules a le regard perdu dans un rêve lointain. Ses yeux bordés du rimmel posé le matin sont maintenant délayés de l'humidité extérieure ce qui lui donne un air de clown triste. Il pleut sans qu'il n'y ait de pluie. La foule piétine, impatiente.

La scéance de  cinq heures va commencer.

Dans une phase de solitude Léa ne sait plus. Sous la mémoire de la terre elle s'enfonce.

Lentement la file avance, elle se laisse porter par cette foule inconnue. Une promiscuité existe. Sans être frôlée, elle ressent une forte présence derrière elle, une certaine chaleur protéger son dos du vent de novembre. Son esprit vagabonde, les soucis l'accablent, le vide ne se fait pas en elle. Doit-elle poursuivre le but fixé.. en aura-t-elle la force ? Ce projet qui lui tient à coeur est-il réalisable ?

Elle avance dans cette file d'attente, loin de ce présent..

Elle ne sait ni le titre du film, ni pourquoi elle a souhaité s'arrêter là.

Tant de question dans sa jeune tête.

 

Jacques, en quittant son job d'informaticien qui le fait vivre, mais qui le bouffe littéralement souhaite s'évader.. Simplement quelques heures .. oublier les échéances, reprendre goût à ce tourbillon qui était le sien. Revoir la bande dessinée qui le faisait rêver de grands espaces, lorsqu'il était adolescent, maintenant mise en un film qui fait grand bruit..  Reprendre un peu de cette jeunesse qui en hémorragie lente s'enfuit de lui.

Les habitudes du jeune dragueur qui étaient siennes,  dans un passé si loin déjà, reviennent vite.. Passé de prédateur en sommeil, sourire ébauché sur des lèvres gourmandes.. Il oublie ses tempes grisonnantes, il sait que c'est un charme supplémentaire pour certaines rêveuses... Loden ouvert, il plastronne. Il devine une proie facile devant lui, se rapproche plus près, prétextant au fond de lui, une foule compacte.

Il ressent qu'elle n'est pas si éloignée de cette présence qu'il lui impose... Elle n'a pas fait un pas en avant....

"Accepterait-elle la protection de mon corps la protégeant du vent ?"

Naissent sous les portiques des amours enflammées.

La porte de la salle s'ouvre, la foule s'engouffre pas à pas dans ce couloir de rouge tendu, allant vers la salle obscure.

Elle s'avance vers la rangée du milieu, deux sièges sont libres.

Va-t-il s'asseoir près de moi ?

Sans s'être retournée, elle le ressent présent. Elle ne sait si elle continue de souhaiter cette présence près d'elle. Elle le souhaite autant qu'elle rejette cette idée. Son coeur est cependant ému, il se mets à battre très fort dans sa petite poitrine si souvent lourde et esseulée.

 

Sans un mot, il abaisse le siège de velours rouge. Un subtil parfum l'enivre.. Déjà l'illusion d'un aimant.

Son autorité s'affirme.. Il attends qu'elle ait pris place avant de s'asseoir.

C'est vraiment un geste galant. La mémoire hébétée poursuit l'ombre, on improvise loin du coeur.

Il a du charme, j'aime sa courtoisie pense t-elle. Il y a si longtemps qu'un homme n'a été prévenant envers moi. Ai-je vraiment connu ce sentiment d'attention... Je ne m'en souviens pas. Retirant son vêtement elle se lève, très naturellement il l'aide et maintient son siège.

Elle est vraiment mignonne et ce parfum m'enivre. Je vais lui prendre la main à la première occasion. Fera t-elle scandale?

Non, comme les autres , elle en sera trop contente ! Personne ne résiste à mon charme . C'est un honneur que je leur fais à ces filles en manque... ne doutes pas de toi... affirme toi.. Le grand Jacques a toujours un succès sans égal !

Et voilà, attendre le moment propice. Heureux comme un homme à qui tout est permis. Il allonge ses longues jambes, se mets à son aise, savourant déjà sa proie. Par inadvertance sa main frôle la main de Léa ramassant la longue écharpe.

C'est le moment.. Il prends cette petite main  et telle un oisillon effarouché la retient prisonnière. 

Qui es-tu "amour passion" où seulement  "chant de sirène"?

 

Le destin a laissé la bride sur le cou et le coeur part au galop.

Une révolte intérieure inattendue crie dans toutes les fibres de Léa "Attention Danger".

Son corps se cabre et refuse cette avance.

Sans un mot, d'un geste brusque, elle retire cette  main prisonnière.

La lumière s'éteint... Le film et ses effets spéciaux commencent.

Publié dans PETITES NOUVELLES

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Hauteclaire 28/11/2011 14:09

A la recherche des réponses au défi du jour des croqueurs, je lis ce très beau texte. L'ambiance est prenante, et je suis ces deux protagonistes.
Moment de frôlements, et occasions perdues ... saura-t-il s'amender, et saura-t-elle peut-être profiter ?
Bisous Moizelle Jeanne, bravo pour ce moment de lecture

M'amzelle Jeanne 28/11/2011 14:44



Emue je suis et je fonds  à la lecture de cette appréciation si sympathique !


C'est très gentil Hauteclaire d'être passée chez moi et je te remercie.



marie-flo 27/11/2011 20:45

dommage que je ne l'ai pas lu plus tôt....

M'amzelle Jeanne 28/11/2011 09:18



Ah ..........?



marie-flo 27/11/2011 19:28

bravo Léa... ne te laisse pas embarquer là où tu n'as pas envie d'aller... Et vous madame l'auteur, bravo "cette jeunesse qui en hémorragie s'enfuit de lui"... bien tourné et bien senti... un TRES
beau texte

M'amzelle Jeanne 27/11/2011 20:23



Je suis toujours si sensible aux compliments et à ceux qui viennent de toi en particulier !!


J'aimais beaucoup ce texte écrit/corrigé en 2004. Heureuse d'avoir pu le mettre en ligne .


Bonne soirée à toi que j'embrasse bien fort.