Ancienne petite Nouvelle : L'âme Supérieure

Publié le par M'amzelle Jeanne


Cette vie qui m’a été donnée aurait pu être tout autre, mais ce frère jaloux, possessif, orgueilleux, pensait que son droit d’ainesse lui procurait le pouvoir sur tout ce que son regard pouvait toucher.
Nous étions très différents, la nature m’ayant fait tout autre que lui. Fragile, j’étais attiré vers les arts, la philosophie, la beauté des choses. L’immensité d’un ciel étoilé me comblait d’une joie intérieure et me donnait une force que je ne pouvais décrire, contraire à mon aspect physique. Incompris de mes parents qui étaient en admiration devant la force visible, l’esprit d’initiative de ce frère, qui dès nos premières années se montra cruel envers moi.
Les longues études l’éloignèrent puis devenu adulte Pierre, qui n’aimait pas cette petite ville de province ne revenait que très rarement, toujours pour parader et me mépriser. Nos parents ne tarissaient pas d’éloges pour ce fils qui en imposait. Qui maniait la langue de bois et le mensonge pour arriver aux finalités de son esprit calculateur et machiavélique.
Je le regardais s’agiter de loin …. Lui ne me voyait pas, à ses yeux je n’étais qu’un minus, un pantin dans son entourage.
Les années passaient, je restais toujours le petit Paul, toujours aussi chétif, sans grade sans intérêts, quelques moqueries au passage… que je ne voulais pas entendre et n’avaient aucun sens pour moi. Je me sentais bien dans la condition qui était mienne.
De mon mieux, tout en discrétion, je tenais la comptabilité de l’entreprise de nos parents. Qui eux ne tenaient pas compte de ma fidélité, de mon dévouement. J’étais comptable, m’occupait en tant que DRH… près du personnel et tant d’autres choses, que les journées n’étaient pas assez longues. Mon temps ne comptait pas aux yeux de la famille. Mes heures de loisirs, je les passais sans bruit. Heures consacrées au dessin, à la peinture, aux longues promenades dans la nature, à la recherche de ce moment exquis où l’objectif pouvait prendre sur le vif la photo exceptionnelle d’un animal de la forêt, dans le plus grand des secrets. Des amis du village me firent connaître Agnès leur cousine. La plus jolie des filles jamais connues ! La plus intelligente, la plus douce… Elle étudiait le cinéma et souvent me demandait si elle pouvait m’accompagner lors de la recherche de photos animalières dans lesquelles j’excellais. Nous partagions des moments sublimes.
Deux étés… deux temps de vacances les plus heureux. Agnès recherchait ma compagnie, nous allions à la limite de nos désirs, de nos performances. Je l’aimais comme un fou sans oser le lui dire. Nos mains se frôlèrent, un ou deux baisers furent volés.
Après l’école d’administration Pierre avait eu la chance de travailler dans un ministère. Sa venue, en grosse cylindrée faisait grand bruit dans le village. Très vite Pierre se rendit compte de la beauté d’Agnès, de l’importance qu’elle avait à mes yeux, du plaisir que nous avions à être ensemble. Alors son imagination fut fertile pour inventer des sorties, emmener Agnès et son cousin dans sa puissante voiture pendant mes heures de travail.
J’étais rongé par une douleur immense, mais ne voulait rien laisser paraître.
Agnès était libre, nous ne nous étions jamais rien promis. Bientôt, le cousin ne fut plus invité à se joindre aux différentes escapades et ils partirent seuls sur les routes de campagne, ne rentrant que fort tard. Je souffrais de voir Pierre me voler cet amour naissant.
Leur mariage fut rapidement annoncé.
Je devenais de plus en plus enfermé sur moi-même. Pierre se riait de moi, fanfaronnant cet amour qu’il ne méritait pas. Ils partirent vivre en ville, un bébé …. Puis deux. Rapidement Agnès fut fatiguée et restait bien souvent à la campagne dans la famille de ses cousins, Pierre revenait de moins en moins souvent. « Les voyages à l’étranger, ce n’est pas sain pour les petits, trop de fatigues. Beaucoup de responsabilités à être un personnage important » disait-il.
Agnès avait perdu son éclat, toujours aussi belle mais plus triste plus réservée.
Je n’osais la regarder, c’était la femme de mon frère. Je l’évitais même, car les émotions ressenties remontaient si fort lorsque je l’apercevais que mon coeur battait à tout rompre. Comme un fou j’aurais voulu la prendre dans mes bras.
Je partais vers la chambre noire développer les dernières photos. Où revoir les merveilleux souvenirs de ces années en amont pris ensemble.
Les rancoeurs pour ce frère si arrogeant peuplaient mes nuits. Je n’arrivais cependant pas à lui en vouloir. Le choix d’Agnès devait être respecté. Je devais accepter ma vie telle qu’elle était.
Je revoyais souvent le cousin d’Agnès qui, révolté des attitudes de Pierre, me disait que s’il était à ma place, il ne pourrait jamais pardonner à ce frère, qu’il lui en voudrait « à mort ».
Etonnamment aux yeux de tous, je ne tombais pas dans ce piège. Je pensais vraiment que nous avons chacun notre libre arbitre, que nous ne pouvons rien changer dans nos destinées qui sont écrites !
Je me souvenais des réflexions d’un vieil ami de mes parents, je le revoyais devant le grand feu de cheminée, assis dans le fauteuil, tenant sa canne qu’il tapait de temps en temps sur le sol en me regardant, il marmonnait : Tant que vous n’aurez pas lâchez prise, vous serez dans la dualité tant que vous serez tourné vers le passé, tant que vous aurez encore à vous pardonner ou à pardonner aux autres les blessures (illusoires bien souvent) qu’ils vous ont faites tant que vous ne sentirai pas l’Amour dans votre coeur, vous ne grandirez jamais.
Je voulais grandir, je n’avais donc rien à pardonner.
Lorsqu’Agnès et ses enfants venaient voir leurs grands parents, je m’éloignais, malheureux de voir ce que ma vie aurait pu être, triste de voir Agnès et ses enfants esseulés. Ce rêve qui aurait pu être réalité, n’était qu’un fiasco pour elle et pour moi. Quel idéal d’être le père de ces charmants petits, qui, attirés par mes travaux de photographie, voulaient toujours me suivre lorsque je quittais la maison, équipé de tout mon attirail.
La situation de Pierre était montée en flèche, une aura se formait autour de lui. Pourtant, quelques années plus tard, cette belle destinée fut ternie lors de situations controversées, de sous entendus jamais très précis. Que ce passait-il ?
Un soir, Pierre vint voir nos parents leur disant que c’était une question d’honneur, que sa vie même était en danger, une somme importante devait être remboursée de suite, que nous devions l’aider…. Sans attendre d’explications.
D’un seul coup, j’ai vu mon père vieillir, comme un boxeur recevant un uppercut, il s’assit et se mit à trembler. Tous les espoirs mis en ce fils qui semblait avoir si bien réussi s’effondraient. Ce fils en qui il avait mis toute sa confiance, dont il était si fier, lui donnait un coup fatal.
Sans un mot, mon père me fit signe, me demanda d’ouvrir le coffre de donner à Pierre ce qu’il demandait. Pourtant cette somme mettait notre affaire en péril… Dans une ambiance tendue, je mis sur le bureau l’argent réclamé comme lors d’une prise d’otage ….. Pierre pris l’argent et quitta la pièce sans se retourner.
C’est alors que mon père me prit dans ses bras en me serrant très fort. Ce fut un geste émouvant pour moi, une sorte de reconnaissance.
Par la fenêtre nous vîmes la voiture de Pierre quitter la cour dans un nuage de poussière. Agnès ne revit pas son mari. Les enfants aimaient venir se blottir dans les bras des grands parents. Eux souffraient de cet épilogue, voir leur fils préféré devenir maudit et partir dans de telles conditions, constater sa lâcheté, son manque d’étique vis-à-vis de sa famille, de la vie elle-même était insupportable à leurs yeux. Leur souffrance était visible.
J’ai tout fait pour remettre sur pied notre entreprise, dont les résultats au fils des jours sont devenus encourageants.
La reconnaissance de mon père pour mon travail, le sourire des enfants d’Agnès me redonnaient enfin la position qui aurait dû être mienne. Le sentiment d’être enfin à ma place.
Sans haine, sans reproches, sans pardon inutile… Les années sont passées c’est tout.
Je ne pouvais d’ailleurs pas lui tenir rigueur de quoi que ce soit, c’est lui qui avait fait son propre malheur, moi, je suis resté à ma place en cueillant les petits bonheurs du jour.
La vie s’était chargée de mettre les choses et les gens à leur juste place.
Jamais un passage de l’ombre à la lumière ne fut si splendide. Une transformation spectaculaire se fit en moi, comme le phoenix je renaissais. Fort et écouté, prenant de l’envergure vis-à-vis des clients et des fournisseurs, des ouvriers.


Aux yeux de mon père même, il me semblait avoir grandi. Sans me complaire dans des regrets inutiles, je devenais celui que j’aurais toujours dû être. Ma timidité, une peur inconditionnelle, le manque de confiance en moi avaient fait mon malheur. C’est en homme sure de lui que je repris ma destinée en mains.
C’était ainsi et je n’avais rien à regretter ni rien à pardonner.

« L’âme supérieure n’est pas celle qui pardonne,
c’est celle qui n’a pas besoin de pardon »

François René de Chateaubriand Mémoires d’outre-tombe

Publié dans PETITES NOUVELLES

Commenter cet article

alain 20/02/2014 11:01

Votre récit a une grande valeur par lui-même et il mérite d'être diffusé largement. Les jurys des concours ont leur propre sensiblité ; un autre jury l'aurait sans doute retenu, mais c'est la règle
du jeu ! :-)
Amitiés
Alain

alain 20/02/2014 09:37

Il y a dans cette nouvelle superbement écrite une grande leçon de vie : demeurer à sa place quels que soient les événements, ne pas entrer dans la dualité:la sagesse.
Mes amitiés
Alain

M'amzelle Jeanne 20/02/2014 09:58



Votre commentaire cher Alain est un honneur qui me fait un grand plaisir !
je vous en remercie. Ce texte a été fait pour un concours lors de la fête du "grand pardon" qui est honoré chaque fois que la St Jean tombe un dimanche, dans la ville à côté de chez moi,
Chaumont... Ce texte n'a retenu aucun commentaire de la part des organisateurs.
Il est vrai que ce concours avait été lancé par l'évêché...  !


Merci beaucoup et au plaisir de se lire encore !
Belle journée



Carole 15/12/2013 19:37

Un récit émouvant. Il y en a beaucoup, de ces familles où les parents "fabriquent" un monstre par amour. Au moins, ceux-là avaient un autre fils.

M'amzelle Jeanne 15/12/2013 21:22



Bonsoir Carole, ta visite et ton compliment me touchent.. je suis heureuse que cette petite nouvelle ait pu te plaire.. Je suis tellement admirative de tes textes de ce que tu fais !
Mon ordinateur réparé.. ma santé semble aller mieux.. je vais pouvoir reprendre les visites Bonne soirée et au plaisir de se lire encore ici ou là



Oxygène 13/12/2013 20:25

Waouh ! Quel texte Jeanne ! Quelle belle leçon d'espoir aussi. Au fur et à mesure de ma lecture, je me disais que si tu approfondissais et étoffais un peu la rédaction de ta nouvelle, tu pourrais
en faire un livre. Tu as tous les ingrédients pour la réalisation de ce roman dont les personnages sont déjà si attachants en quelques lignes.
Je me suis régalée.
Gros bisous Jeanne et bonne soirée à toi.

M'amzelle Jeanne 14/12/2013 11:38



Waouh ! quel beau compliment!
Merci chère Oxy.. je suis très heureuse à l'idée que tu me donnes.. mais vois-tu mon esprit est assez limité.. je ne fais que dans de petites quantités.. hihi!
Je suis allée chez toi et j'ai fait avec délices la ballade du long de la côte que je connais bien grâce à mon amie de Intra-Muros/Saint Malo dont la fille a un atelier de peinture à Cancale rue
du Port Briac.. Tu habites cette région magnifique?
Merci pour tout..
Je te souhaite un très beau dimanche malgré la grisailles



flipperine 13/12/2013 11:54

quelle belle histoire et comme quoi la vie peut virer

M'amzelle Jeanne 13/12/2013 12:09



Tu as tout compris chère Flipperine !
Merci pour ta visite et ton commentaire !
Passe une belle journée ensoleillée !
Biz