Nous aussi sur les routes... émigrés !

Publié le par M'amzelle Jeanne

Nous aussi sur les routes... émigrés !
Mon père en 1939 Mobilisé à Courtisols dans la Marne

Mon père en 1939 Mobilisé à Courtisols dans la Marne

Il y a quelques temps déjà je vous ai partagé mes souvenirs de l'évacuation de Juin I940
je retrouve ce récit... le retour !

SEPTEMBRE 1940

 

                        Nous sommes toujours dans la ferme de "la Maison Neuve" chez Monsieur Daloubeix, près d'Ussel en Corrèze.
La situation est catastrophique, notre village Chateauvillain est maintenant en zone occupée par l'armée allemande, nous ne pouvons rentrer sans avoir un "Laissez passer" ou "ausweis" approuvé par la police allemande. Nous sommes si nombreux sur les routes de France à vouloir retourner dans notre pays, que les demandes de laissez passer ne sont pas octroyées rapidement, il faut savoir attendre.

                        Nous ne recevons pas de courrier, tous les services nationaux sont perturbés, nous ne savons pas où est mon père. Il ne sait pas que nous avons quittés notre maison. Nous pensons que nos maisons sont détruites. Après deux mois d'attente dans cette ferme de Corrèze, qui est en Zone Libre, nous avons pu avoir ces "fameux" laissez passer. Maman va chaque jour à l'hôtel de Ville d'Ussel, afin de recevoir l'ordre de retour. Monsieur Triboulet maire d'Ussel, négociant en matériaux de construction, ( même commerce que mes parents tenaient) a aidé maman à recevoir plus rapidement les papiers attendus, ainsi que des "bons d'essence" pour le retour. La voiture consomme beaucoup, nous devons avoir un stock de bons d'essence pour ne pas rester en route.. pour nous c'est indispensable, il faut jouer de quelques ruses pour se procurer ce carburant introuvable.

                        Une peur indescriptible nous taraude. Un seul point de passage pour rentrer en zone occupée, en bord de Loire vers Gien … Devant les panneaux de signalisations écrits en grandes lettres gothiques noires, dans une langue différente, des militaires arrogants filtrent cette pauvre file d'attente imposante.. composée de gens fatigués, amaigris chargés de matériel hétéroclite, disparate.
Je me souviens nettement de ce grand gaillard, de ses bottes noires montant jusqu'aux genoux, de la plaque posée sur sa poitrine retenue par des chaînes passées autour du cou, de la teinte de son uniforme vert de gris.. de son képi et de ses gants blancs qui nous demande de sa voix gutturale : "Papir.. Papir… schnell" 
Quelques hommes français, habillés de cuir noir entourent  ces militaires, traduisent et inspectent chaque passage, chaque bagage minutieusement.

Quel effroi, nous sommes pétrifiés en présentant nos papiers.. vers quel avenir allons nous ?.. Ce fut un silence angoissé pendant tout le voyage de retour.

Un matériel militaire imposant, longeait les routes encombrées aussi de véhicules abandonnés, détériorés ne laissant que peu de place pour le passage des voitures.. les militaires allemands, vêtus de l'uniforme en drap "vert de gris", (comme grand nombre de français allaient les appeler, ainsi que doryphores, schleu, )
Ils allaient et venaient parlant fort, criant, vociférant d'une voix gutturale.
Les dents serrées ne pouvant ni parler ni manger nous avancions vers notre région comme vers une terre inconnue.
Une ambiance de défaite, une sensation écrasante, si lourde à porter, pour la petite fille de 11 ans que j'étais, qui en est tombée malade, une fièvre persistante, sans symptômes apparents s'est déclarée, et qui a duré plusieurs jours.
L'air n'avait plus la même légèreté.. une odeur différente flottait, faite de sang et de haine celle de l'inconnu, des souffrances et de la misère.

L'arrivée à Châteauvillain nous a étonné, un village au calme angoissant, moins de militaires, aucune effervescence.. nos maisons bien qu'ayant été fouillées, pillées, étaient toujours là. Qui avait bien pu venir habiter dans nos murs… des voisins curieux, et avide où simplement des pauvres évacués comme nous, qui recherchaient un toit, une protection pour une nuit ou deux.

La France entière déplacée sur les routes, n'avait plus de repaires.

Nous avons reçu de mon Papa, une carte spécialement formatée pour les correspondances exceptionnelles, nous informant qu'il était dans un camp vers les Pyrénées, dans le Tarn à Brassac je crois me rappeler.
Il est rentré plusieurs mois après notre propre retour.
La vie allait continuer ainsi dans la peur et l'angoisse pendant 5 ans, sous le joug de l'occupation Allemande.

Publié dans Souvenirs!

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
D
merci de nous rappeler ce temps difficile que certains vivent aujourd'hui et ainsi de mieux les comprendre. Hier soir sur Arte, j'ai vu le premier film sur une jeune femme juive qui a connu aussi malheureusement les affres de cette guerre. Il ne faut pas oublier, il est si facile de vivre dans son cocon et de mal juger les autres. Bises Jeanne et porte toi bien.
Répondre
M
Heureuse de te lire ..Merci Andrée pour ton commentaire ..! Il faut savoir se souvenir ... que personne n'est à l'abri de moments très difficiles. Je vais comme je peux.. mais accepte avec bonheur de pouvoir encore rester chez moi, d'être devant la fenêtre de l'ordinateur qui m'ouvre le monde sur une page d'amis. Merci d'être présente.. je te souhaite une bonne journée.. une bonne année.. Bisous !
U
Emouvant témoignage s'une page dramatique de notre histoire
Répondre
M
Histoires qui ont tendances à se répéter bien trop souvent !!
Merci Ulysse de ton passage sur mon petit blog !
Bonne soirée!
D
J'ai envie de dire comme Daniel, l'homme n'a toujours pas tiré les leçons du passé. Je suis atterrée de voir ce que Bachar a fait de son pays et qu'il n'y a toujours personne pour porter secours à la population. Je ne comprends pas que personne s'est chargé d'anéantir ce dictateur, sans aucun doute on nous cache les dessous de cette guerre sans merci.
Je viens de m'inscrire à ta newsletters afin de ne rien raté de tes articles que je trouve passionnant.
Gros bisous ma Jeanne et toujours au plaisir de te lire ici ou ailleurs.
Domi.
Répondre
M
Tu me fais un grand plaisir chère Amie-Domi..
Inutile de "nous étendre" devant tous ces massacres Le rouleau compresseur ne nous épargnerait pas.. tout est voulu pour donner le coup de pied dans la petite fourmilière que nous sommes ! Un seul mot: résistons à cette bêtise humaine en trouvant que malgré tout ce que nous avons a vivre ici.. n'est pas si mal ! Continuons à critiquer ce système qui est celui de l'argent.. travaillons la poésie.. et l'amour du prochain.Espérons qu'un jour.. le monde des petits montrera leurs erreurs aux gros nantis.. Et toc !
Je t'embrasse fort ma Domi.. Bon dimanche !
Je fais quelques fois, des petits textes avec Jet d'encre sur FB tu connais ?
D
La vie est un éternel recommencement. Quand donc l'homme tirera-t-il les leçons du passé ?
Répondre
M
Depuis la nuit des temps il y a toujours eu des horreurs..Le monde est ainsi fait cher Daniel !
Toutefois, nous ne pouvons rester indifférents à ce qui se passe, il est bon de le dire et le redire.. sans cela il nous serait reproché
" vous avez vu et n'avez rien fait"
Merci Daniel d'être passé...Bonne soirée
R
un récit émouvant qui devrait faire prendre conscience que l’immigration ma foi..........Bisousss
Répondre
M
Merci Renée pour ton commentaire.. C'est je pense, nécessaire de se souvenir que nous aussi nous avons été malheureux et que nous devrions, dans la mesure de nos possibilités ouvrir notre cœur pour faciliter la vie de ces personnes déplacées. Mais c'est à nos dirigeants de choisir une bonne méthode naturellement !
Je suis très heureuse d'avoir reçu ta visite et je te remercie
M
Qui n'a pas entendu un jour dans une réunion de famille ce genre de récit! La plupart du temps les plus jeunes essayaient d'en savoir plus, de faire parler les parents ou grands-parents, mais tous étaient des taiseux concernant cette époque, comme si rien que d'en parler ravivait une plaie qui d'ailleurs ne s'est jamais refermée. merci à toi Jeanne.
Répondre
M
Vrai Marie,
Personne n'aimait s'étendre sur cette époque peu glorieuse.. tellement douloureuse. Je pense qu'en se moment ou l'histoire se répète il est bon de se souvenir que nous aussi nous avons du tout quitter avec des moyens plus ou moins hétéroclites.. et de dire aux jeunes, plus ou moins, et qui ont oubliés certains passages de la vie de leurs parents, à ceux qui nous gouvernent particulièrement de modifier leurs sensibilités !
Heureuse de ta visite.. Merci Marie.. Bises de Jeanne
E
émouvants souvenirs indélébiles, merci à toi - ma maman et sa petite soeur avaient fui sur les routes, exactement comme dans le merveilleux film "jeux interdits", elles avaient l'idée brillante d'aller embarquer à Dunkerque ! heureusement qu'elles sont tombées rapidement en panne d'essence, parce que Dunkerque était alors à feu et à sang...
Répondre
M
Bonsoir Emma ! Cela doit faire penser à certains que je radote..mais c'est tellement d'actualités.. Je souhaite que l'on se souvienne que nous aussi nous avons du quitter tout, partir dans des endroits et avec des moyens impossibles, souffrir des mitraillages sur les routes.
Le petit peuple ne peut rien. c'est aux dirigeants que nous devons faire ces piqures de rappels.
Merci Emma de me parler de tes souvenirs..chacun à les siens.. Nous étions tous sur les routes allant à la dérive !
Je t'embrasse chère Emma
Z
Merci Jeanne pour ce partage. En te lisant, je retrouve des souvenirs de mes parents qui ont connu cette période. Bises et bon mercredi
Répondre
M
Coucou ma belle Zaza !! Oui nous étions nombreux sur les routes de France et de Navarre.. à fuir, à quitter ce que nous avions pour retrouver d'autres misères plus loin! C'est toujours la même chose !
Comment vas-tu Zaza ? J'espère que tu t'entoures de bonne ondes pour retrouver une belle santé !
Je t'embrasse bien fort.
C
Merci Jeanne de nous partager tout cela ! Quels souvenirs !!! Quelle vie, hélas ! Oh ! La guerre ! Douce nuit reposante et agréable semaine ! Bisous♥
Répondre
M
Bonjour Colette ! Merci pour ton passage, ton commentaire sur ce sujet tellement triste de personnes déplacées!
Ce n'est pas pour le plaisir que l'on quitte son foyer ses habitudes.. c'est l'obligation.. la survie !
J'espère que tu vas bien et je te souhaite une très bonne année.
Bises de Jeanne
J
Sous le joug de l'occupation allemande, ce que mes parents et grands-parents ont connu... une guerre bouleverse tout, la vie de tous les jours menés ça et là, l'exode pour certains, les privations diverses, la misère avec ses maux, durant x années... que Dieu nous en préserve Jeanne... merci, jill
Répondre
M
Bonjour chère petite Jill, Je suis si heureuse de pouvoir te lire. Te remercie pour le partage que ta famille a vécu aussi lors de cette sombre période, il me semble que la Belgique a plus souffert que la France lors de cette guerre, de l'occupation.. Plus jamais cela!
Je vais sortir de mon trou et j'irai te voir.. sur ton blog ! un de ces jours.
Je ralentis tellement que je ne fais pas grand chose dans la maison, ni sur l'ordi. C'est par période..
Bonne année et bonne santé à toi.. chez toi ! Bises de Jeanne.